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Un Dieu qui pleure, qui prie et qui crie

« Alors vous le saurez : c’est moi le Seigneur qui ai parlé, et je fais ce que je dis » prophétise Ézéchiel (37,14) dans la vision des ossements desséchés, qui remplissent la vallée de larmes et de désespoir du peuple d’Israël. De même, 600 ans plus tard, à Béthanie, Jésus est ce qu’il fait et fait ce qu’il dit : « Je suis la résurrection et la vie. » (Jn 11,25).
Dans l’Évangile selon Jean, la résurrection ou réanimation de Lazare est le dernier des signes opérés par Jésus, un signe massif de vie qui scandalisera et provoquera paradoxalement la décision du Sanhédrin de le faire mourir, lui (cf. Jn 11,47-53). Oui, Jésus-Christ meurt de donner la vie, de la semer si largement autour de lui.

Ce que j’aimerais méditer avec vous, c’est la présence de ce Dieu qui pleure, qui prie et qui crie, saisi comme nous de vertige devant la souffrance et la mort. Comme nous et avec nous. Jésus pleure. Le Fils de Dieu pleure. Dieu pleure. Lui la source d’éternité. Devant ce tout petit verset des Évangiles, il y a plus à contempler qu’à disserter… Ces larmes disent que devant chaque mort, chaque douleur, chaque perte, Dieu est avec nous et pleure avec nous.
« Tu as compté mes pas de vagabond ; dans ton outre recueille mes larmes. N’est-ce pas écrit dans ton livre ? » dit le Psaume 56 (v.9). Dieu recueille nos larmes, il voit, connaît et accompagne nos peines, il souffre avec nous de nos deuils et de la mort, et il s’en souvient.

Lazare est mort et enterré depuis 4 jours. « Il doit déjà sentir mauvais », dit Marthe pour préserver son hôte. Mais Jésus n’est pas venu sur terre pour se préserver, sinon il serait resté auprès du Père : il est venu semer la vie et l’espoir, d’une façon qu’on pourrait qualifier de complètement anarchique, et il le paiera de sa vie. En toute chose, Jésus poursuit l’acte créateur du Père, quoi qu’il lui en coûte. Jésus ne craint pas l’odeur de son ami décomposé, il vient le rappeler au présent par sa Présence, là où il est, quel que soit son état. Le Sauveur et Libérateur ne craint pas ce que nous recelons d’obscur et de pourri : il s’approche, tend la main, parle et délie d’un même geste. Nous, nous avons besoin qu’il nous relève et nous guérisse. Lui, il n’a pas peur de se salir les mains, de mettre les mains dans la pâte, la boue1 et la chair de notre humanité, lui qui touche les lépreux, les femmes impures, les étrangers et tous ceux qu’on préférerait ne pas voir ni sentir parce qu’ils puent et qu’ils dérangent….

En Jésus-Christ, Dieu s’est fait si proche de nous qu’il en est mort ; il est mort d’avoir redonné vie à Lazare et à toutes celles et ceux qu’il a rencontré·e·s, relevé·e·s, soigné·e·s, béni·e·s, aimé·e·s. Ce Dieu qui pleure son ami est proche de nous jusque sur les lits d’hôpitaux et dans les tombeaux. Car en ce monde, personne ne peut éviter la mort, la peine, les pleurs. Même pas Dieu. Dieu est mort de sa faiblesse pour nous, du risque qu’il a pris d’aimer, jusqu’au bout.

La Semaine sainte et la Passion toutes proches nous rappellent que la souffrance et la mort ne sont pas marquées de l’absence de Dieu, mais sont au contraire des lieux où il se révèle, des lieux qu’il visite et habite de sa Vie.

On a beau être le Messie, déranger l’ordre ça exige de l’énergie, de la sueur et plus tard, du sang. Devant le gouffre béant du tombeau, après avoir pleuré, Jésus prie le Père et lui rend grâces, nous faisant le cadeau de sa prière et de son intimité avec Dieu. Puis il « pousse un grand cri », un cri contre la mort qui anéantit les créatures de Dieu, un cri d’accoucheur de vie qui sait qu’on ne badine pas avec la mort et que la vie se reçoit de haute lutte. Dans la suite de l’histoire, ce cri pour la vie prendra la teinte de la mort. Ce sera celui proféré contre lui par la foule hurlant à Pilate : « A mort ! Crucifie, crucifie ! » (Jn 19,6 et 15). Et encore un peu plus tard, ce grand cri sera celui du Christ agonisant sur la Croix (Mt 25,50 et Mc 15,37). Jésus, Dieu qui vient à l’homme et devient homme, n’est pas né pour se préserver.

Un Dieu qui pleure, qui prie et qui crie, c’est le contraire d’un Dieu indifférent ou insensible ; ça trouble aussi notre image d’un Dieu tout-puissant. Et cela est bon, salutaire pour remédier aux théologies de la force et de la gloire, qui ont causé tant de plaies dans l’histoire. Pleurer, prier, crier, c’est ce qu’on fait quand justement on ne sait plus quoi faire. Et ça arrive même à Dieu… Qui ne nous demande qu’une chose : croire, faire confiance. Ce verbe est répété 8 fois au chapitre 11 ! Pas savoir, mais croire. Croire qu’il est la résurrection et la vie, même quand la mort ou la maladie frappent. Croire qu’il est l’amour plus fort que la mort, la vie plus forte que le néant. Croire qu’il est ce Dieu-avec-nous, dans nos pleurs, nos prières et nos cris, ce Dieu qui traverse les siècles et nous rejoint toujours là où nous sommes, dans notre vie et notre histoire.

Il y a le froid des tombeaux et des morts, mais il y en a un autre, invisible et insidieux, qui nous est funeste et familier : le froid des cœurs gelés. En ces temps troublés que nous vivons, prenons garde à ne pas d’abord voir en notre prochain un risque de contamination, à ne pas sursauter à chaque raclement de gorge, chaque toussotement suspect, chaque passant qui ose marcher dans la même rue. Veillons à ne pas laisser la survie l’emporter sur la vie…

Le printemps qui bruisse tout autour de nous, la vie qui bourgeonne, nous y aident, invitant à ce dégel du cœur. Se laisser attendrir, sans s’armer ni se barricader de l’intérieur, sans réduire l’autre à une menace. N’ayez crainte, loin de moi l’idée d’aller contre les directives fédérales en vous disant : « Sors ! »… Il s’agit plutôt de laisser entrer le Christ, la vie, et autrui, même en étant chez soi. De ne pas se replier sur soi, de ne pas être obsédé·e par la préservation de soi, mais de rester en lien, en communion, de trouver comment tendre la main autrement, qui aider, à qui écrire une carte, un mail ou téléphoner.

Le Christ nous y invite, lui qui est là et nous tend la main, comme dans le tableau de Carl Bloch, où le peintre danois a eu l’intuition de ne pas mettre en lumière Lazare, mais Jésus, lui qui vient à Lazare et à nous comme la Vie, comme un Frère. Jésus est ce qu’il fait et fait ce qu’il dit : « Je suis la résurrection et la vie ». Le Salut, c’est vivre un présent habité par cette Présence, c’est cette promesse de vie nouvelle par tous les temps : dans les pleurs, cris et tempêtes, comme dans la joie, la douceur et la paix.

Quand le confinement aura une fin, comment accueillerons-nous la vie et autrui ? Que ferons-nous en premier ? Lazare, ce n’est pas seulement les malades remis sur pied grâce aux soins et aux progrès de la médecine, c’est aussi celle ou celui qui revient à la vie après une crise, un deuil, un avortement, une séparation, une dépression, après l’angoisse, l’isolement et le stress. C’est celle ou celui qui prend la main tendue et qui ouvre la sienne, comme Lazare à Jésus. En hébreu, le nom Eléazar signifie « Dieu l’aide ». Dans sa forme abrégée, Lazare évoque seulement « Celui qui est là comme aide », ce qui pourrait s’appliquer aussi bien à Dieu qu’à l’être humain. Car Lazare, à sa manière, a lui aussi peut-être aidé le Fils de Dieu à apprivoiser la mort et à se révéler comme la Vie, comme celui qui vibre et s’émeut avec nous, pour nous. Aujourd’hui comme hier et dans les siècles à venir, Jésus re-suscite la vie, le courage et l’espoir. Impossible, intenable, inlassable, il murmure : « Je suis la résurrection et la vie », au milieu des pleurs, des prières et des cris. « Est-ce que tu crois cela ? »

Amen

Loraine d’Andiran, pasteure-stagiaire

Message du 5ème dimanche de Carême (29.03.2020)
Ezéchiel 37, 1.11-14 et Jean 11,1-45

Note[1] : Comme le prêchait si bien le pasteur Emmanuel Rolland au culte radiodiffusé de dimanche dernier, à propos de la guérison de l’aveugle de naissance. A écouter sur la Radio RTS