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Un cheminement rendu lumineux

Les deux disciples de Jésus qui s’éloignent de Jérusalem ont-ils besoin de prendre l’air, de se donner du recul par rapport aux événements liés à la mort brutale de leur maître ? Comme nous, ils ont besoin d’un temps pour réfléchir à ce qui leur arrive. Or du temps, nous en avons plus qu’il y a un mois et nous aurions aussi besoin de nous « déconfiner », aller respirer un air bienfaisant et ne pas toujours ressasser les mêmes choses. Le parcours aller-retour est un cheminement de vie pour ces deux disciples égarés. Voyons un peu ce récit.

« Et voici que, ce même jour, deux d’entre eux se rendaient à un village du nom d’Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. Ils parlaient entre eux de tous ces événements. Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux ; mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : « Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ? » Alors ils s’arrêtèrent, l’air sombre. L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : « Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci ! » — « Quoi donc ? » leur dit-il. Ils lui répondirent : « Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple : comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié ; et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés. Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Et lui leur dit : « Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? » Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d’aller plus loin. Ils le pressèrent en disant : « Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée. » Et il entra pour rester avec eux. Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. Et ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures ? » A l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem ; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, qui leur dirent : « C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon. » Et eux racontèrent ce qui s’était passé sur la route et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain. » (Luc 24, 13-35)

Les deux compagnons tentent de comprendre les événements récents liés à l’arrestation de Jésus jusqu’à sa mise à mort. Déposé rapidement dans un tombeau, les amis de Jésus ont été privés de ce rite essentiel de dire à-Dieu à l’être aimé, rite pratiqué par les humains depuis la nuit des temps. C’est même ce qui nous distingue des autres animaux, les rites, dont ceux de la naissance et de la mort.

Ils cheminent, ils ruminent et repassent dans leur tête ce qui dorénavant fait mémoire. Car tout est dans le passé, même si c’est un passé récent, c’est fait et on ne peut revenir en arrière. L’inéluctable s’impose. Pourtant ils ont besoin d’échanger des mots pour dégager du sens à ce qui paraît en être totalement dénué. Nous sommes comme ça, nous les humains : êtres de parole, le sens nous arrive mieux quand nous mettons des mots sur des situations, quand nous composons des phrases… même parfois insensées. Nous avons besoin d’en parler, sauf si on est taiseux. Et les échanges avec le nouveau Jésus va aussi dans ce sens-là.

Oui, tout à coup Jésus – nouvelle version – apparaît soudainement. Il les rejoint et fait route avec eux. Du côté extraordinaire, inutile de chercher comment cela se passe, car cela se passe. Il a ce pouvoir d’être présent, simplement. Ce qui devient par contre intéressant, c’est que nos deux gaillards ne le reconnaissent pas. Depuis tout le temps que ces deux disciples fréquentaient Jésus bien avant sa mort, c’est tout de même bizarre qu’ils ne l’aient pas reconnu, non ? Pas très physionomistes nos deux gars ? En fait, là n’est pas la question, car Jésus est le Jésus qu’ils ont connu… excepté les plaies de la croix. Il serait donc reconnaissable, mais voilà que la reconnaissance est celle de la foi ; la foi plutôt que l’incapacité de leur cerveau à scanner mentalement son visage. Ils finiront par le reconnaître à la fraction du pain.

Tout part de cette question de Jésus : « Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ? » On pourrait se dire que c’est un simple effet narratif de la part de Luc pour faire avancer le récit, mais personnellement je suis toujours ébahi par ces détails. Jésus s’intéresse aux propos échangés en route, montrant ainsi qu’il s’intéresse à eux, à ce qui les préoccupe avant même de leur apporter un quelconque enseignement. Jésus questionne et les mets en route au point qu’ils racontent les événements de Pâques et leur incompréhension de ce qui leur est arrivé, à eux et à tous les autres disciples. Ils disent même leur incrédulité face à ces femmes qui – à leur avis – déliraient un peu. Bref, ils ont tout en main pour tenter de comprendre de quoi il retourne, mais ils en sont totalement incapables, à l’image de leur incapacité à reconnaître le visage du ressuscité. Pourquoi ? Il manque la clé de lecture : comprendre les Ecrits des prophètes par la foi.  Ces Ecrits sont la Bible de premiers croyants qui n’avaient alors pas le Nouveau testament comme nous aujourd’hui. Et avant le dénouement qui deviendra pour eux mouvement, il y a ce long moment où Jésus se fait pédagogue et catéchète : « Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes… » Jésus les éclaire par la lecture qu’il a des Ecritures, il lève le voile sur sa messianité annoncée depuis bien longtemps par les prophètes. Et ce qui est dingue, comme pour nous aussi parfois, on ne nous dit pas qu’ils ont eu un déclic, qu’ils ont soudainement tout compris de ce Christ ressuscité. Non. Ils se sentent bien avec cet étranger qui leur devient petit à petit plus familier, un peu comme lorsque nous rencontrons chemin faisant un.e inconnu.e et par quelques échanges de paroles, on sent tout de suite le courant passé. On est bien avec cette personne dont on ne connait rien. La relation est bonne et fait du bien. C’est suffisant.

C’est le coup du pain partagé qui décille le regard, c’est la rupture et le partage qui finit d’opérer l’ouverture du regard. Ils comprennent soudainement que cet étrange étranger devenu si familier leur est bien plus proche que leur raison n’avait réussi à le leur dire. La communion se vit et se donne sans avoir besoin de parole. Elle vient ainsi merveilleusement compléter – surtout pour les protestants ancrés dans la Parole – la révélation : Dieu se donne à connaître par la Parole qui se fait chair en Christ et en mon frère et ma sœur avec les sacrements qui traduisent l’invisibilité de Dieu parmi les siens.

Le cri et la joie peuvent alors leur donner le mouvement vers le partage du mystère de la résurrection à travers cette exclamation pascale : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures ? »

Et votre cœur brûle-t-il à l’idée que Dieu vienne ainsi à nous ?

Jean Biondina, pasteur