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Se reconnaître chrétien.nes

Appartenir à un groupe est une des dimensions importantes du développement humain. Nous sommes des mammifères, des grégaires. Nous aimons vivre en groupe. Que ce soit la famille, les amis, les membres d’un club de golf, de tennis… mais aussi la paroisse. Même si cette dernière a perdu un certain attrait dans une société qui s’est fortement sécularisée, prenant distance d’avec le religieux, et très individualisée, cherchant plus une réalisation de soi que celle du groupe.

Les premiers chrétiens se sont rassemblés autour de Jésus ressuscité, car avec la croix il se sont plutôt dispersés, comme si la mort rappelle nos propres fragilités et est incapable d’unir, de lier. Ces premiers croyants ont créé les premières communautés de partage et de foi. Ce ne sont pas les statistiques qui les préoccupaient, mais le partage d’une espérance. Ils ont suivi Celui qui leur est devenu invisible mais présent : Jésus revenu à la vie.

Aujourd’hui nous allons approcher cette question d’appartenance à la foi chrétienne à travers le regard des autres. Voici ce passage qui fait suite à la mort d’Etienne, premier martyr de la foi :

« Cependant ceux qu’avait dispersés la tourmente survenue à propos d’Etienne étaient passés jusqu’en Phénicie, à Chypre et à Antioche, sans annoncer la Parole à nul autre qu’aux Juifs. Certains d’entre eux pourtant, originaires de Chypre et de Cyrène, une fois arrivés à Antioche, adressaient aussi aux Grecs la Bonne Nouvelle de Jésus Seigneur. Le Seigneur leur prêtait main forte, si bien que le nombre fut grand de ceux qui se tournèrent vers le Seigneur, en devenant croyants. La nouvelle de cet événement parvint aux oreilles de l’Eglise qui était à Jérusalem, et l’on délégua Barnabas à Antioche. Quand il vit sur place la grâce de Dieu à l’œuvre, il fut dans la joie et il les pressait tous de rester du fond du cœur attachés au Seigneur. C’était en effet un homme droit, rempli d’Esprit Saint et de foi. Une foule considérable se joignit ainsi au Seigneur. Barnabas partit alors chercher Saul à Tarse, il l’y trouva et l’amena à Antioche. Ils passèrent une année entière à travailler ensemble dans cette Eglise et à instruire une foule considérable. Et c’est à Antioche que, pour la première fois, le nom de « chrétiens » fut donné aux disciples. » (Actes 11, 19-26)

Malgré ces persécutions, les croyants deviennent de plus en plus nombreux. Sans cela le petit groupe d’adeptes de Jésus de Nazareth aurait disparu des radars de l’histoire, à n’en pas douter. On le sait, le christianisme naissant a dû avoir un nombre important de suiveurs du Jésus ressuscité. Cet engouement a très vite été accompagné de grandes difficultés comme des arrestations (cf conversion de Paul dans la méditation « La rage, puissant moteur d’existence »), lesquelles ont obligé les croyants à porter le témoignage de leur foi plus loin géographiquement.

Ici, Luc nous raconte comment la foi en Christ va sortir peu à peu du monde juif d’alors pour se répandre dans le monde païen. A cette époque les croyances étaient plutôt polythéistes et on pouvait vénérer ses divinités au temple ou chez soi. Le marché du religieux était varié, mais pas si ouvert que l’on peut penser, car par exemple croire en Jésus n’est pas hyper compatible avec la quasi-divination de l’empereur romain. Ainsi le culte impérial instauré quelques décennies avant l’arrivée de la foi en Jésus, allait poser aux chrétiens un problème de loyauté envers l’empereur, car Jésus est pour eux le nouveau roi, le roi céleste. Ils n’en veulent pas d’autres. César a beau revendiquer une ascendance divine, pour les chrétiens ce n’est qu’un mortel. Donc ça coince et les premières tensions au cours du premier siècle feront par la suite place à des persécutions. Bref, dans ce monde gréco-romains, comment les chrétiens vont-ils petit à petit y prendre place ?

Ce qui nous intéresse ici, c’est la naissance du nom de « chrétien » que Luc situe à Antioche. Ce nom, chrétien, fait suite à plusieurs appellations dans les écrits du Nouveau Testament : croyants, disciples, frères, saints. Le christianisme est d’abord nommé chemin, voie (du salut, de Dieu, du Seigneur). Issu du judaïsme, les disciples de Jésus vont recevoir ce titre de « chrétiens » à Antioche vers les années 40 de notre ère.

C’est que ce surnom, ce sobriquet, ce quolibet sensé mettre en dérision ces premiers croyants qui dérangent qui deviendra une véritable identité.

En rapportant cela, Luc montre également que les croyants nommés « chrétiens » sont désormais affranchis du titre de croyants juifs. Non pas qu’il faille renier ce lien historique et spirituel, mais que le fondement de la foi se situe dorénavant dans la personne de Jésus le Christ. En employant le terme de « Christ » et non pas de « Messie », les faiseurs de sobriquet permettent (indirectement) de reconnaître Jésus dans le monde hellénistique, monde de la pensée grecque, le monde gréco-romain. Ce quolibet crée une ouverture insoupçonnée, ou du moins la Parole n’atteint plus seulement les Juifs mais arrive aussi dans l’ensemble du bassin méditerranéen.

Bien, cela dit, qu’est-ce que ça change pour nous aujourd’hui ?

Avant tout, il s’agit de savoir si nous accordons un tant soit peu d’importance au fait d’être appelé « chrétiens ». Ce n’est pas anodin, aujourd’hui, dans un monde où le religieux est devenu assez relatif, plus souple aussi… mais où il n’est plus si aisé que cela de trouver des repères. Si on se qualifie de « chrétiens » cela veut-il dire que l’on est pieds et poings liés à une pensée unique ? Bof, je n’y crois pas un instant, sauf si on fréquente une communauté particulièrement fermée dans sa pensée. Quand je pense à nos ami.es catholiques qui dépendent du magistère de Rome comme guide spirituel… on sent que les catholiques savent interpréter les positions du Pape selon qu’ils y sont très attachés ou plus distants. Mais pour revenir à nos moutons, il m’apparaît que s’identifier à la foi en Christ, donc d’ « être chrétiens » nous permet d’ancrer une foi personnelle en Jésus et de la nourrir de ses enseignements que l’on trouve dans les Evangiles et autres écrits du Nouveau Testament. La question est de savoir ce que nous mettons derrière un terme précis et ce qui le fait vivre.

Se dire « chrétiens » aujourd’hui est un programme de vie dont nous n’avons que la table des matières (principalement la Bible), le témoignage de celles et ceux qui en vivent et l’envie de le découvrir par nous-mêmes… pour autant, il est vrai, de désirer vivre et partager ce que nous recevons avec les autres. Le Christ ressuscité se rend invisible à nos yeux pour nous laisser inventer un monde où sa vie et son enseignement prennent formes humaines à travers celles et ceux qui se laissent appeler « petit christ » à sa suite.

Jean Biondina, pasteur