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Passer de l’acrophobie à l’adelphie

Avez-vous peur du vide ? Une sensation non maîtrisable, une peur panique qui nous attire là où nous n’aimerions pas nous retrouver… dans un vide glacial, noir et qui littéralement nous avale. Mon oncle avait pour habitude de me dire lorsque j’étais gamin : la peur, ça ne se commande pas. Elle nous saisit et nous titanise, ou alors elle nous réveille soudainement et nous met sur nos gardes pour affronter un danger qui surgit… cette peur.

Quand il nous manque l’essentiel, c’est à ce moment que ce dernier nous paraît comme tel. Avant, ce qui était primordial nous apparaissait tellement commun, banal, et aujourd’hui la relation directe aux autres nous manque. Depuis des semaines nous sommes dans une distance sociale qui nous dit quelque chose de nos relations d’antan (si on peut parler ainsi) et qui nous interroge sur nos relations futures.

L’apôtre Paul exprime à sa manière un vide sidéral dans sa représentation de la foi et du monde à venir quand il écrit :

« … si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi. » (1 Corinthiens 15, 14)

Aujourd’hui nos rues sont vidées de leur agitation habituelle, nos agendas sont épurés, nos dépenses sont réduites à un plus bas niveau. Et le matin de Pâques le tombeau lui aussi était vide. Plus de corps, une page blanche est offerte aux disciples sous le choc. Il s’agit de vivre une nouvelle tranche d’histoire sans savoir de quoi elle sera faite. Et si cela nous arrivait aujourd’hui ? Oui, partir du vide que ce Coronavirus provoque en nous pour nous aider à comprendre que c’est nous qui sommes artisan.nes de ce monde et pas un déterminisme, quel qu’il soit. Il n’y a pas de programme divin qui a voulu ce Coronavirus, sinon nous serions obligés de dire que c’est ce même dieu qui aurait voulu la dernière guerre mondiale pour donner une bonne leçon de « savoir mal-vivre » à notre humanité. Les humains sont assez imbécile pour saborder leur environnement sans que le divin s’en mêle. Le vide, nous savons assez bien le provoquer autour de nous quand cela nous arrange. Que ce soit dans nos relations interhumaines ou dans nos projets.

Aujourd’hui nos vies sont bousculées et nous vivons toutes et tous des changements pas forcément consentis. Lorsque Paul écrit « … si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi » il dénonce les croyant.es de la communauté de Corinthe qui s’imaginent tellement libres, pensant pouvoir se passer de la croix de Jésus le Christ pour vivre leur foi ; il leur rappelle alors que la foi en Jésus, c’est avec la croix… pas sans, car on ne s’en passe pas. On ne peut se passer de cette abomination par laquelle Dieu dit son amour sans limite à l’humain désorienté. La croix est au cœur de l’expression impensable de cet amour de Dieu pour tous. Vider croix de la foi, c’est vider l’amour de nos vies.  

Autant le vide du tombeau au matin de Pâques que le vide que nous connaissons dans nos vies sont occasion de nous poser les bonnes questions sur qui nous sommes vraiment. A vouloir vider la croix de la foi chrétienne, c’est sûrement une acrophobie spirituelle, car après cela il n’y a plus rien à quoi accrocher sa vie.

Aujourd’hui les temples sont vides, les églises sont inoccupées et les activités se sont carrément volatilisées. Qu’est-ce que cela veut-il bien vouloir nous dire ? Les Eglises sont-elles devenues ou paraissent-elles totalement inutiles, ne répondant à aucun besoin pour le nouvel être confiné que nous sommes devenus ? Dès la mi-juin il semblerait que les activités pourront enfin reprendre petit à petit. Qu’allons-nous faire ? Nous dépêcher de noircir nos agendas d’activités pour oublier au plus vite ce récent passé et foncer vers l’avenir ? Effet cathartique pour passer à autre chose ? Le vide que nous avons connu et que nous connaissons encore en partie ne nous force-t-il pas à nous questionner ?

De quoi la foi peut-elle remplir nos vies ? De projets avec plus de vivre ensemble, plus d’attention aux plus vulnérables, à nos besoins profonds ? Et si nous osions faire autrement… mais le penser ensemble, le vivre à nouveau avec les autres sans que quelqu’un ne nous l’impose ?

Le Christ ressuscité… les premiers croyants n’avaient aucune idée de ce que cela pouvait signifier dans leur vie à ce moment-là, et au cours de tous les lendemains qui se sont succédés. Petit à petit ils se sont levés et ont écouté l’Esprit leur insuffler des idées nouvelles et ils ont construit un monde différent où la solidarité a trouvé des nouvelles formes.

Peut-être nous faut-il passer de l’acrophobie[i] à l’« adelphie »[ii] ?

Passé le temps de la peur que le vide provoque par cette nouvelle situation, cela peut nous inciter à cultiver plus de fraternité, plus d’attention à l’autre, plus de partage et de temps consacré à ce qui offre un accroissement de sens.

Jean Biondina, pasteur


[i] Acrophobie : peur de la hauteur ou du vide disproportionné par rapport au danger réel

[ii] Adelphos, frère en grec : adelphie est la fraternité entre frères et sœurs de la communauté des croyant.es