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Mission dangereuse

Toute mission est dangereuse pour qui craint ce qu’il va devoir affronter. La dangerosité se fait d’abord jour dans la crainte. Si je ne me fais pas un cinéma intérieur de ce que je vais rencontrer, pas de souci, j’y vais et on verra bien. Tandis que si je suis quelqu’un de prudent qui passe en revue intérieurement toutes les embuches ou difficultés que je pense devoir affronter, alors la liste de mes ennuis potentiels vient obscurcir mon horizon de vie.

Prenons par exemple un projet que vous avez… de partir en vacances cet été. Pourrez-vous le réaliser à cause des conditions dues au virus qui plane encore dans l’air et dans les esprits ? Vous avez sans doute bien d’autres situations en tête par exemple des projets professionnels, de garde des enfants ou de pouvoir enfin revoir vos petits-enfants, vos ami.es…

Dans le récit de ce jour un dénommé Ananias a de quoi se faire du mouron, parce que Dieu lui demande de rencontrer le terrible Saul de Tarse qu’il vient de désarçonner, voyez plutôt :

« Il y avait à Damas un disciple nommé Ananias ; le Seigneur l’appela dans une vision : « Ananias ! » — Me voici, Seigneur ! » répondit-il. Le Seigneur reprit : « Tu vas te rendre dans la rue appelée rue Droite et demander, dans la maison de Judas, un nommé Saul de Tarse ; il est là en prière et vient de voir un homme nommé Ananias entrer et lui imposer les mains pour lui rendre la vue. » Ananias répondit : « Seigneur, j’ai entendu bien des gens parler de cet homme et dire tout le mal qu’il a fait à tes saints à Jérusalem. Et ici il dispose des pleins pouvoirs reçus des grands prêtres pour enchaîner tous ceux qui invoquent ton nom. » Mais le Seigneur lui dit : « Va, car cet homme est un instrument que je me suis choisi pour répondre de mon nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites. Je lui montrerai moi-même en effet tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon nom. » Ananias partit, entra dans la maison, lui imposa les mains et dit : « Saoul, mon frère, c’est le Seigneur qui m’envoie-ce Jésus, qui t’est apparu sur la route que tu suivais-afin que tu retrouves la vue et que tu sois rempli d’Esprit Saint. » Des sortes de membranes lui tombèrent aussitôt des yeux ; il retrouva la vue et reçut alors le baptême ; puis, quand il se fut alimenté, il reprit des forces. » (Actes 9, 10-19)

Ananias reçoit une vision de la part de Dieu. Une vision ? C’est quoi ce truc-là ? Une vision fait appel à un « voir », or il ne voit rien mais il entend. Drôle de vision, non ? Ou alors sa vision c’est de s’imaginer en train de faire ce qu’il est appelé à faire de la part de Dieu. Oui, je veux bien, mais l’imagination nous joue parfois des tours, d’ailleurs c’est bien ce qui pourrait empêcher Ananias de répondre positivement au Seigneur… son imagination : il voit tout à fait un sanguinaire lui faire face et l’enfermer dans un vieux cachot noir et tout humide. Cette vision des plus glaçantes n’a rien d’une mission. Ananias devra modifier les images qui lui viennent immédiatement à l’esprit pour accéder au désir du Seigneur qu’il aime servir. Nous avons déjà là un premier changement de regard.

Ceci dit Ananias répond immédiatement présent et se met à écouter l’inaudible parole de Dieu, car Ananias ne sait pas ce qui est arrivé à ce Saul de Tarse. Les médias sociaux n’étaient pas encore à l’œuvre en ce temps-là. Heureusement ? … car c’était mieux avant, non ? Là n’est pas le débat pour ce récit… quoique. Les médias sociaux d’aujourd’hui sont plus rapides certes mais font-ils autre chose que de diffuser des infos et des images plus ou moins vraies ? Quand l’humain se réinvente, il répète souvent le même avec d’autres moyens, pas plus que ça.

L’image qu’Ananias a de Saul est qu’il est et demeure un homme dangereux pour lui et les siens. Il a encore le pouvoir d’arrêter et d’emprisonner les croyant.es en Jésus.

Ce qui va inverser la distanciation prudente en approche confiante, ce sont les paroles, donc des promesses, du Seigneur : « cet homme est un instrument que je me suis choisi pour répondre de mon nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites ». Dieu intervient et Ananias se rassure par rapport aux immanquables images négatives qu’il a de ce tortionnaire des croyant.es. Car comment croire au changement de l’autre si Dieu ne garantit pas qu’un espoir est possible ? Si nous en restons à notre vision des choses, qui souvent enferme l’autre dans la connaissance que nous en avons, rien ne peut changer vraiment. Or changement il y aura avec Saul le persécuteur devenant Paul le prédicateur. Voyons cela d’un peu plus près.

D’abord Ananias entend parler du nouveau Paul par les paroles entendues qui contiennent déjà un programme incroyable de changement. Ananias peut déjà visualiser le changement : Paul ira devant les nations païennes, les rois et les Israélites. Il va devenir l’apôtre des païens, lui le puriste de la Loi juive. On ne peut pas plus radical changement, plus grande ouverture, plus grande universalité du message, de l’envoi. Et Ananias participe à cette impensable mission par sa simple intervention. Et nous-mêmes nous ne savons pas toujours à quelle part inconcevable nous avons déjà participé à cette mission. En fait, chaque fois que nous sommes dans le même esprit d’accueil de l’autre et d’ouverture au changement, nous œuvrons au changement des autres comme le fait Ananias envers Paul et comme Paul le fera dans son ministère de nouvel apôtre des païens, c’est-à-dire les plus éloignés de Dieu.

Dernier détail mais qui change toute la tonalité de la rencontre improbable entre le persécuteur et le persécuté, Ananias arrive à lui dire « Saoul, mon frère, c’est le Seigneur qui m’envoie-ce Jésus, qui t’est apparu sur la route que tu suivais-afin que tu retrouves la vue et que tu sois rempli d’Esprit Saint. » A celui qui voulait arracher la vie pour remettre dans le droit chemin ces mécréants, Ananias lui offre de la part de Dieu l’Esprit nouveau, celui du pardon, de la réconciliation et de la vie qui jamais n’aura de fin. Et Paul retrouve la vie, car on nous dit qu’il se met à nouveau à nourrir son corps pour reprendre vie.

Ici le bourreau a changé de vie et la victime peut à nouveau respirer, pas l’inverse… et ils peuvent entrer en dialogue de nouveauté.

Jean Biondina, pasteur