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Fabricants de lumière

Je vais faire toute la lumière sur cette affaire… ce serait un peu le mot d’ordre de toutes les séries policières que nous fournissent à longueur d’années les chaines de télé. Le héros… ou plutôt l’héroïne est un être normal mais qui finit toujours par trouver l’assassin. La mise en lumière des côtés sombres des personnages qui défilent sur nos écrans révèle leurs petits détails cachés qui peuvent être des tromperies de toutes sortes : adultères, détournement d’argent ou d’héritage, notoriété, image de soi… tout y passe et nous montre la part sombre de l’humain. Mais en fin de récit, c’est le soulagement car l’héroïne a vaincu le mal et enfermé les méchants. Ces scénarios marchent bien car ils ont leur propres liturgies avec un morceau de musique d’entrée après la présentation de l’intrigue, comme ça si vous êtes encore dans votre cuisine vous savez que c’est votre série qui démarre. La liturgie se poursuit avec une enquête bien menée qui fait que les personnes soupçonnées trop au début ne sont souvent pas les coupables de la fin. Sauf si le scénario est à la Agatha Christie dans les 10 petits nègres. Bref. La liturgie est très bien rôdée et si vous vous endormez un peu à un moment donné, vous n’aurez pas de mal à saisir la suite.

Cette mise en lumière de l’âme humaine pourrait nous faire croire que cet éclairage est moderne, alors que le texte biblique du jour nous parle de la lumière de Dieu qui révèle l’humain à lui-même. Lisez plutôt :

« …la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de crainte que ses œuvres ne soient démasquées. Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées, elles qui ont été accomplies en Dieu. » (Jean 3, 19-21)

La lumière joue un rôle de repère dans le récit de création de Genèse 1 : « Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres. » Cette lumière éclaire et donne des repères pour le jour (le soleil) et pour la nuit (la lune). Cette alternance de lumière différenciée créé un changement qui rythme toute la vie humaine. Jour pour le travail, nuit pour le sommeil, le repos. C’est un peu réducteur, mais rythme il y a.

Le thème de la lumière revient 164 fois dans la Bible ; il commence avec la création et s’achève avec la révélation (livre de l’Apocalypse) au chapitre 22 « Il n’y aura plus de nuit, nul n’aura besoin de la lumière du flambeau ni de la lumière du soleil, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront aux siècles des siècles. » Cela signifie qu’à la fin de toute chose, Dieu est lumière pour tout et pour tous.

En attendant, le passage de ce jour parle de la présence de Dieu par Jésus qui vient dans ce monde non pour le juger mais pour qu’il prenne conscience du mal et se tourne vers Dieu. Avant ce passage on nous parle de l’amour de Dieu pour tous, sans exception (car Dieu a tant aimé le monde), qui s’exprime totalement à travers la vie, la mort et la résurrection de Jésus, don de Dieu. Et seulement après il est question des ténèbres qui enferment l’humain dans le noir de sa situation.

Quand Dieu vient parmi les humains ce n’est pas pour les condamner et les accuser de leurs fautes, mais pour leur offrir une lumière qui révèle la situation de confinement spirituel dans lequel ils peuvent se retrouver. Dit autrement, le mal n’appartient pas à la lumière qui est l’image de la pureté, de l’éclat, de ce qui permet de voir et comprendre. La ténèbre est signe du mal qui enferme et la lumière signe de la libération que Dieu donne. Celui qui agit mal ne le montre pas ouvertement sinon sa stratégie sera vue et connue de tous, et il perdra son pouvoir sur la situation ou sur les autres.

L’évangéliste emploie une expression qui est étonnante et magnifique : « celui qui fait la vérité vient à la lumière » donc vient vers la source de toute lumière, Dieu.

Faire la vérité, c’est un travail, un ouvrage auquel on se consacre pour faire émerger ce qui est vrai. Et ce qui est vrai n’as pas besoin de se cacher derrière des écrans de fumée, des astuces, des acrobaties relationnelles. Ce qui est vrai est souvent limpide, clair et met en évidence la possibilité à tout un chacun de comprendre. La vérité se partage avec celles et ceux qui sont bienveillant.es, tandis que faire le mal, c’est vouloir brouiller les pistes pour tromper l’autre et le mettre sur une fausse piste. Un peu comme dans les films policiers où les coupables ne disent pas la vérité, la déforme, la mélange avec du relatif pour en diluer l’existence. Le méchant se cache, il disparaît de la compréhension logique et trouble tout sur son passage.

O lala… mais c’est un monde qui paraît bien binaire, voire un peu manichéen (trop noir et blanc). Peut-être, mais la vertu de ce passage de Jean est de nous dire qu’il faut choisir son camp : lumière ou absence de lumière. Et il ne s’agit pas d’interrupteur à déclencher pour être dans la lumière plutôt que dans les ténèbres. Ici, il s’agit de l’être même de la personne qui ensuite se traduit dans des actions concrètes.

Si je nourris ma vie à la lumière de la vérité, non pas que je possède cette vérité, mais je travaille pour la restituer en toute occasion de vie, alors je… est-ce que je ne serais pas un peu artisan de lumière, fabricant de vie ? si c’est vrai que nous ne sommes ni tout blanc ni tout noir, il nous appartient tout de même de savoir à quelle source nous nourrissons notre propre vie.

« Être vivant, c’est être vu, entrer dans la lumière d’un regard aimant. » L’Inespérée – Christian Bobin