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De paille et de poutre

Nous ne parlons pas de construction d’une demeure écolo avec poutres et torchis. Non, ici il est question de construire des relations saines, sans jugement. Facile à dire et moins évident à réaliser. Suivons le maître Jésus dans son enseignement.

« Ne vous posez pas en juge, afin de n’être pas jugés ; car c’est de la façon dont vous jugez qu’on vous jugera, et c’est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous. Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? Ou bien, comment vas-tu dire à ton frère : Attends ! que j’ôte la paille de ton œil ? Seulement voilà : la poutre est dans ton œil ! Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l’œil de ton frère. » (Matthieu 7, 1-5)

Juger, jugement, juge… le ton est donné. Tu ne jugeras personne pour que ça ne te retombe pas dessus par effet boomerang.

Est-ce à dire que je ne dois rien penser de l’autre qui est en face de moi ou à mes côtés, que je ne dois surtout pas me faire des idées préconçues des autres… que je dois être le plus neutre possible ? Mais alors que penser quand Jésus dit aux Pharisiens « Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui ressemblez à des sépulcres blanchis : au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et d’impuretés de toutes sortes » (Matthieu 23, 27). Y aurait-il deux poids et deux mesures ? Jésus pourrait incendier les autorités religieuses de son temps et nous n’aurions pas le droit de penser quoique ce soit des autres… même une petite critique. Pire, je ne pense rien de mon supérieur ou d’un collègue qui fait mal son job ? Je dois m’abstenir ?

Pour clarifier le débat, quand Jésus attaque les Pharisiens en les dépeignant comme des sépulcres blanchis, il s’attaque à leur tradition tel un prophète qui ne prend pas de gant pour réveiller ceux qui sont assis sur leur pouvoir de domination des foules et qui sont responsables religieusement des autres. Il les astique car ils ont une grande responsabilité en guidant ou en égarant le peuple. Et si on reprend l’effet miroir de son enseignement, Jésus sera alors évalué lui-même à ses paroles prononcées contre ces Pharisiens qui soignent les apparences mais cultivent la mort en eux-mêmes. Jésus est-il hypocrite ? Certes non, puisque sa droiture lui vaudra la croix.

Alors abordons le sens du verbe juger. En grec, ce verbe nous dit : séparer, trier, distinguer, choisir. Mais aussi décider, trancher… et enfin juger. Il faut donc distinguer entre juger et enfermer quelqu’un dans un jugement définitif… qui n’appartient qu’à Dieu seul. Il s’agit alors de ne pas prendre la place de Dieu qui jugera de manière ultime à la fin de tous les temps.

L’invitation serait alors de nous dire : si tu juges (définitivement) l’autre, tu t’enfermes dans les catégories énoncées contre l’autre et dans l’image que tu te fais de l’autre. Autrement dit : juger (définitivement) l’autre c’est l’enfermer dans une situation de laquelle il ne pourrait sortir. Et par effet miroir, celui qui juge est à son tour jugé par les mêmes critères adressés contre l’autre.

Prenons un exemple : je suis marié et trouve scandaleux quand un de mes amis très cher divorce d’avec sa femme que j’apprécie tout autant. Je juge cet ami indigne de mon amitié et le lui fais savoir. Personnellement je me souviens d’un fait semblable à propos d’un professeur de théologie ; cela avait scandalisé des étudiants qui lui en voulait terriblement. Poursuivons l’exemple. Je condamne cet ami et romps cette amitié de longue durée. A mon tour, les années passant, je casse mon couple et divorce. Que dois-je penser de moi-même et de celles et ceux qui divorcent ? Une plaie à fuir ?

Cet exemple nous montre que celui qui juge l’autre le fait parce qu’il est atteint dans ses propres valeurs et qu’il s’enferme dans une fausse sécurité qui le place du côté des meilleurs par rapport à celui qui aurait fauté. Or chaque fois que je juge l’autre, je dois me demander ce qui se passerait si cela m’arrivait à moi aussi. Non pas pour excuser le mal commis mais pour tenir compte de la personne concernée. Et nous commettons tous des erreurs. Le jugement surajoute une difficulté à la difficulté, car il condamne et enferme… et gèle la communication entre les gens.

Cela ne signifie pas qu’il faille se taire et tout accepter. Souvenons-nous de Jésus et de son attitude face aux Pharisiens. Pour nous, cela revient à nuancer entre juger, enfermer l’autre dans des catégories stériles qui ne conduisent pas à poser des actes de vie et le fait de se faire une idée, de trier dans ce qui est à comprendre. Juger ici sera une manière de distinguer et chercher ce qui est vrai. Non pas pour donner forcément un avis à l’autre, mais déjà pour se forger son propre avis qui tiendra compte de la dimension de réciprocité. Si j’examine le comportement de l’autre, suis-je prêt.e à également examiner le mien ?

Alors le coup de la paille et de la poutre dans l’image que Jésus choisit pour nous montrer l’absurde de la situation est totalement limpide. L’image se passe de commentaire, elle est pure exagération comme nous pouvons l’être dans certains de nos comportements avec autrui.

Et cela me rappelle cette maxime reprise par Jésus : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il fasse à ton égard. Cette réciprocité exige une lucidité personnelle au service de relations plus harmonieuses.

La paille et la poutre pour construire un monde autre que celui de la peur d’être jugé par l’autre et par conséquent de le juger avant qu’il ne me juge. Or le Christ n’est pas venu pour nous juger mais pour nous rendre libres de tout jugement. Rappelons-nous sa promesse.

Jean Biondina, pasteur