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Chien, porc et bien précieux

Pourquoi ce qui paraît logique ne l’est pas toujours en matière religieuse ? Jésus donne un enseignement qui met le doigt sur une éthique spirituelle qui en dit long quant à notre rapport à l’autre. Voyons s’il ne peut nous surprendre une fois de plus.

« Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles aux porcs, de peur qu’ils ne les piétinent et que, se retournant, ils ne vous déchirent. » (Matthieu 7, 6)

Le vocabulaire est significatif : chien, porc et perles… ça ne colle pas trop bien ensemble et crée des antinomies fort instructives. Avant tout le porc est un animal impur, impropre à la consommation ; les Juifs n’élevaient pas de porcs et rien que l’évocation de cette image crée une distance entre le Juif pur appartenant au peuple élu et tout ce qui peut ressembler à ce qui n’appartient pas à Dieu. L’image du chien est du même ordre car les chiens se nourrissent de cadavres ou autres proies sont des animaux la plupart du temps errants. Qualifier quelqu’un de chien est une terrible insulte à cette époque. Quand on emploie de nos jours l’expression « chienne de vie » cela ne vaut pas mieux et exprime une vie qui ne nous offre pas un avenir reluisant. Il n’en reste pas moins que la figure du chien dans l’expression picturale chrétienne représentera par la suite notamment la fidélité. Les images changent avec le temps et les référents culturels évoluent.

Le contraste est saisissant car à qui viendrait l’idée de donner ce qui est sacré, saint, ce qui regarde le domaine de Dieu à un chien ? Et plus encore quel est le fou qui penserait un instant jeter des perles à des porcs ; tout juste offrirait-on des marguerites – et je ne sais même pas si les cochons mangent des fleurs – mais pas des perles. Ceci dit le mot perles en grec se dit « margaritas ». Bon trêve de plaisanterie, il ne faut pas jeter ses colliers de perles aux porcs, Jésus le déconseille.

Pourquoi Jésus emploie-t-il cette expression ?

Jésus ne vise ici ni le chien (qui peut être un incroyant, un païen) ni le porc (qui peut représenter tout ce qui est contraire à la foi), il vise l’insensé. Car qui est assez stupide pour agir ainsi ? Ben, ce sont les chrétiens qui balancent (pas ton porc !) des idées ou des versets bibliques à la figure de celles et ceux qui n’adhèrent pas à l’évangile. Dit autrement, ne jette pas cette Bonne nouvelle de la foi en Jésus à la figure des autres… comme si tu jetais des choses précieuses à tes yeux (perles) dans la boue. C’est insensé, mais en plus c’est insultant.

Si on reprend l’image du porc, on peut d’abord imaginer que Jésus sera contre alors qu’il est simplement en train de démontrer que ce qui intéresse le porc comme nourriture ne correspond pas à ses attentes d’animal… même s’il est impur. Ce qui est à blâmer ce n’est pas le porc mais celui ou celle qui prétend le nourrir ainsi.

Jésus pousse plus loin l’image quand il énonce les risques d’une telle attitude méprisante : cela peut se retourner contre vous les croyant.es qui ne tenez pas compte de l’autre ; le porc peut alors piétiner son pseudo nourricier et le détruire. L’arrogance a un coût et Jésus avertit qu’il est préférable de s’éviter de fâcheux déboires.

Moralité : c’est bien les croyant.es à qui est adressé cet avertissement. L’évangile est un bien précieux et ne peut être jeté à la figure de l’autre pour le juger indigne (porc, chien) de ce qui lui est proposé. Et dans cette figuration méprisante du chien et du porc, sans doute que Jésus dénonce déjà cette façon de se représenter l’autre. Changer son regard conduira sans doute à modifier son attitude envers l’autre et les perles ne seront pas proposées à un porc mais à un humain avec qui on aura établi un contact dans le respect et dans l’amour du prochain auquel nous invite Jésus. L’autre peut à ce moment refuser ce qui lui est offert, c’est sa liberté et sa responsabilité. Agir ainsi c’est certainement vivre une éthique du respect et proposer un témoignage de la foi qui n’impose rien mais propose tout.

Jean Biondina, pasteur