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Changer durablement

Nous sommes dans la descente de la courbe de pandémie. Non pas un toboggan qui file à toute vitesse, mais une lente descente, une pente favorable. Il faut encore tenir le coup, être toujours patient, car le changement est en vue. La question de savoir ce que ce virus aura changé dans nos vies se posent à longueur de journée dans les médias. C’est vrai : est-ce que je vais changer mes habitudes, ma façon d’envisager et de mener ma vie ? Le changement est une opération des plus délicates, mais également des plus marquantes quand on l’opère… de gré ou de force.

Le récit des Actes des apôtres que nous allons aborder parle de changement profond, de partage, de vision différente de la vie. Est-il un peu, beaucoup idéalisé ? Voyons cela :

« La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme, et nul ne considérait comme sa propriété l’un quelconque de ses biens ; au contraire, ils mettaient tout en commun. Une grande puissance marquait le témoignage rendu par les apôtres à la résurrection du Seigneur Jésus, et une grande grâce était à l’œuvre chez eux tous. Nul parmi eux n’était indigent : en effet, ceux qui se trouvaient possesseurs de terrains ou de maisons les vendaient, apportaient le prix des biens qu’ils avaient cédés et le déposaient aux pieds des apôtres. Chacun en recevait une part selon ses besoins. Ainsi Joseph, surnommé Barnabas par les apôtres-ce qui signifie l’homme du réconfort-possédait un champ. C’était un lévite, originaire de Chypre. Il vendit son champ, en apporta le montant et le déposa aux pieds des apôtres. » (Actes 4, 32-37)

Nous sommes au début de la nouvelle Eglise qui de fait est une secte du Judaïsme. Secte dans le sens noble, c’est-à-dire qui s’origine, qui vient de… une section du Judaïsme. On ne peut envisager de comprendre la foi au Christ Jésus sans faire un lien originel et de sens avec le Judaïsme et les Ecrits du Premier Testament. D’ailleurs, on sent immédiatement le lien entre ce récit des premières communautés chrétiennes et le peuple dans le désert qui vit de la manne, ce « pain » venu du ciel. Le sens étant que le peuple est nourri par Dieu lui-même. Ici, avec le début de l’Eglise chrétienne, nous assistons à la naissance d’un peuple nouveau.

L’histoire qui nous est narrée par des croyants qui ne forment qu’un seul cœur et une seule âme, et qui de surcroît partageaient tous leurs biens, semble quelque peu idéalisée. En fait nous n’avons pas de preuve qu’il en soit autrement et souvent quand nous approchons ce récit, nous sentons que si nous devions aller dans son sens, cela nous coûterait bien trop. Impossible d’imaginer tout partager. Devons-nous alors en comprendre un sens plus approprié ?

Plongeon nous dans ce récit pour en découvrir des subtilités. Les premiers croyants après la résurrection du Christ, après avoir reçu le Saint Esprit qui leur donne force et courage de vivre et de dire leur nouvelle foi, sont persécutés. Le réflexe pour surmonter cette première persécution c’est de s’unir. Il faut abolir ce qui nous différencie trop les uns des autres et serrer les rangs. Nous avons connu cela dès la mi-mars dans la plupart des pays. En Suisse les partis ont laissé leur particularité pour se ranger derrière le Conseil fédéral : tous unis pour lutter contre le vilain virus. Ce réflexe humain est salutaire face à une épreuve majeure, mais cela ne va pas de soi. On pourrait assister à une grande débandade, un chacun pour soi qui ferait tout éclater et tombé dans une anarchie où le plus fort écraserait les autres. Cependant, je ne suis rien sans les autres. On le voit aujourd’hui, l’interdépendance entre les pays nous montre que personne ne peut s’en tirer seul. Ceci de manière générale.

Les premiers chrétiens veillent à ce que nul ne soit indigent, laissé-pour-compte. La manière de lutter contre la pauvreté est le partage des biens. Ce qui nous intéresse ici, c’est la non-indifférence par la solution trouvée qui consiste à vendre des biens et à répartir le fruit des ventes. En termes de rentabilité moderne on dirait que mieux vaut conserver les biens et les exploiter pour en tirer profit que de les vendre. Or le sens n’est pas dans la rentabilité mais dans le geste : on se dessaisit pour partager. L’arbitrage se faisait-il au pieds des apôtres comme quand on capitule devant plus grand que soi ? Non, simplement parce qu’il représente l’autorité qui peut arbitrer en cas de problème, ce qui sera le cas dans l’épisode qui suit ce passage. Enfin le détail qui peut aussi nous rendre attentifs à la dynamique du partage réside dans le fait que chacun recevait une part selon ses besoins. On se retrouve avec la même particularité de la manne qui est censée nourrir chaque famille selon ses besoins. On ne peut pas stocker la manne car elle pourrit (voir Exode 16, 16-20).

Qu’est-ce à dire ? Devrions-nous nous aussi tout vendre et jeter les biens aux pieds du pasteur pour qu’il gère la redistribution des biens ainsi donner pour tous ? Non. Mais je pense que nous pouvons entendre des questions spirituelles et éthiques qui ressortent de ce récit

Que suis-je prêt à partager avec les autres de mes surplus… à cause de ma foi ? Avant cela, il me faut prendre conscience que la solidarité et le partage ont pris des formes bien différentes depuis le temps des premières communautés chrétiennes. Nos impôts participent au bien-être de tous et des plus démunis. On peut alors se réjouir d’en payer, selon nos moyens, et peut-être réfléchir comment ces richesses sont-elles réparties au sein de la société. Alors quand nous aurons à voter sur les sujets traitant de l’aide et de la solidarité envers les plus démunis, nous pourrons l’apprécier à l’aune du partage opéré par nos ancêtres dans la foi. Ensuite, on le sait bien, tout est question de justice sociale et de déséquilibre socio-économique. Nous vivons dans un pays riche… même si nous ne le sommes pas tous. Nous pouvons néanmoins mettre en œuvre des formes de solidarité par les dons aux œuvres caritatives dans l’esprit de « chacun on recevait une part selon ses besoins. »

Si nous descendons dans la courbe de pandémie, ne glissons surtout pas vers le bas de celle de la solidarité et du partage.

Et qu’est-ce que cette pandémie aura changé dans ma vie ? Qu’aurais-je appris spirituellement sur moi, sur ma propre générosité ?

Jean Biondina, pasteur