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Baiser de trahison, baiser de communion

Nous avions pour habitude de nous serrer généreusement les mains voici encore quelques semaines en arrière, voire de nous donner des baisers pour signifier notre amitié réciproque. Serrer la main pour se saluer est un geste qui était très généralisé avant ce Coronavirus. Il disait le respect que l’on a pour l’autre, une manière de dire qu’une relation s’établit entre des personnes qui se rencontrent. « Au Moyen Age, on se serrait les deux avant-bras en les croisant. Ce geste avait aussi pour but de s’assurer que l’autre ne cachait pas une dague dans sa manche. » affirme Jacques Briod[i]. Il y a mille et une manière de saluer avec la main qui ont toute une signification. Le baiser quant à lui est réservé pour des relations plus proches, familiales, amicales voire intimes.

Nous trouvons dans la Bible des expressions intéressantes sur le baiser qui trahit ou réjouit. Je vous propose quelques florilèges bibliques :

« Celui (Judas) qui le livrait avait convenu avec eux d’un signal : « Celui à qui je donnerai un baiser, avait-il dit, c’est lui ! Arrêtez-le et emmenez-le sous bonne garde. » Sitôt arrivé, il s’avance vers lui et lui dit : « Rabbi. » Et il lui donna un baiser. » (Marc 14, 44-45)

« … et se plaçant par-derrière, tout en pleurs, aux pieds de Jésus, elle se mit à baigner ses pieds de larmes ; elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux du parfum. » (Luc 7, 38)

« Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. » (Luc 15, 20)

« Saluez-vous les uns les autres d’un baiser fraternel. Paix à vous tous qui êtes en Christ ! » (1 Pierre 5, 14)

Le premier passage nous parle du baiser de la trahison de Jésus par Judas dans le jardin noir de Gethsémané ; il fait nuit et pour désigner celui qu’on arrête, Judas s’accorde avec les soldats de quelle manière ils pourront arrêter Jésus à la lueur des torches. L’opération doit réussir du premier coup et le signal doit être clair. S’il l’est pour cette mise en scène macabre, l’évangéliste montre toute l’ambiguïté de ce geste qui ordinairement est un geste d’affection du disciple par rapport à son maître. Il n’est pas seulement question d’une affection intellectuelle avec le maître que l’on suit mais aussi d’un attachement affectif. Ici tout bascule car Judas utilise la ruse pour aboutir dans sa trahison et toucher les malheureuses trente pièces d’argent, prix d’un esclave en ce temps-là. Baiser amère, baiser de mort, baiser mortel.

Les autres baisers sont ceux de la joie et du partage. Quoique. Car la femme en pleurs qui s’est invitée au repas organisé chez Simon le Pharisien n’est pas d’abord à la joie mais à l’expression d’un repentir. Elle verse du parfum sur les pieds de Jésus lors d’un diner auquel elle n’est pas invitée, elle y mélange les larmes de regret et… de joie parce que Jésus a accepté son geste dé-placé, geste qui n’a pas sa place ordinairement durant un repas. Mais si le repas est accueil et communion, Jésus qui se laisse faire lui offre déjà son pardon. Il en va de même avec la parabole du retour de l’enfant prodigue qui après avoir fait bombance, après avoir dilapidé son héritage revient tout penaud vers son père… et ce dernier l’accueille en courant vers ce fils errant… et le couvre de baiser. Ce sont les baisers des retrouvailles sans règlement de compte, baisers de la paix retrouvée, de la gratuité la plus généreuse.

Enfin, les premiers chrétiens ont intégré cette bonne nouvelle de Dieu dans leurs relations fraternelles : ils se saluaient d’un saint baiser. L’approche de l’autre est totale, ouverte et sans peur.

Comment allons-nous choisir de poursuivre nos relations déconfinées, surconfinées, transconfinées… bref, et demain que diront nos manières de nous voir et de nous accueillir mutuellement ? Devrons-nous inventer d’autres gestes, d’autres manières de nous saluer, de nous recevoir ? Les mains dans les poches désinfectées, la main sur le cœur, les deux mains jointes… ou encore ma main droite sur mon épaule gauche ?

Jean Biondina, pasteur


[i] Jacques Briod est coauteur de « La poignée de main » avec le psychiatre Gustavo Basterrechea, paru aux éditions Signaux.