Menu Fermer

Arbre de vie

Jésus utilise des métaphores qu’il tire de la vie de tous les jours et que ses interlocuteurs comprennent rapidement sans toujours en saisir la portée profonde. Toujours est-il que l’image porte parce que le principe est simple et permet d’y revenir par la suite. Pas question d’utiliser des concepts théologiques pour justifier son ministère et épater les gens venus l’écouter. Une image, une idée et c’est parti pour bousculer le monde intérieur de chacun.e. Voici ce qu’il nous dit :

« Supposez qu’un arbre soit bon, son fruit sera bon ; supposez-le malade, son fruit sera malade : c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre. Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, alors que vous êtes mauvais ? Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.  L’homme bon, de son bon trésor, retire de bonnes choses ; l’homme mauvais, de son mauvais trésor, retire de mauvaises choses.  Or je vous le dis : les hommes rendront compte au jour du jugement de toute parole sans portée qu’ils auront proférée. Car c’est d’après tes paroles que tu seras justifié, et c’est d’après tes paroles que tu seras condamné. » (Matthieu 12, 33-37)

Supposez… hypothèse non théorique et vérifiable tous les jours. Allez dans un jardin et jugez du propos tout à fait censé que tient Jésus. Regardez un arbre et voyez ses fruits. Peut-on vous tromper à son propos ? Vous n’avez pas besoin de posséder la science des botanistes ou de sortir votre smartphone et cliquer sur une application pour déterminer si le fruit correspond à son arbre. Vous voyez et cela suffit.

Bon, Jésus prend un raccourci et surtout il nous porte à dépasser le constat de simple santé de l’arbre ; il use de symbolique en associant le fruit à son arbre pour déterminer s’il est bon ou non. Et il inverse son propos quand il dit que si le fruit est pourri, tout l’arbre est également pourri. Ah oui, j’ai omis de vous dire que le terme que traduit la TOB (traduction œcuménique de la Bible) par malade signifie littéralement « pourri ». Et c’est là que Jésus pousse un peu sa parabole du côté où il veut la faire pencher, en disant que si un fruit est pourri, tout l’arbre est pourri. Heureusement que ce n’est pas le cas, sinon bonjour la récolte des abricots en Valais. Là où la parabole est efficiente c’est plus dans son exagération que dans sa logique pure.

On reconnait l’arbre à son fruit, ses feuilles, à l’environnement où il pousse, etc. Jésus lui ne s’intéresse qu’au lien fruit-arbre comme à une vérification de cohérence. Le jour où vous verrez des cerises pousser sur un chêne, vous allez soit crier à la manipulation génétique soit vous dire que c’est l’effet de Tchernobyl. Irréel.

Partant de cette image qui parle à tout un chacun, Jésus tel un prophète harangue la foule et plus particulièrement les responsables religieux de son temps : « Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, alors que vous êtes mauvais ? ». On imagine ces bien-pensants hocher de la tête tant que Jésus parle des jolis petits arbres qui portent de jolis petits fruit et qui blêmissent tout à coup lorsqu’ils entendent « engeance, race, lignée de vipères ». Jésus ne fait pas que des heureux, même si dans la foule réunie certains ont dû se délecter de ses propos. Ceci dit, cet enseignement du Christ ne doit personne laisser indifférent. Nous avons toutes et tous de quoi veiller à notre arbre intérieur et aux fruits qu’il porte.

Je vais m’arrêter à cette dernière parole qui dit que « les hommes rendront compte au jour du jugement de toute parole sans portée qu’ils auront proférée ». Nous qui connaissons la menace du traçage des données nous concernant, et qui revient fortement avec celui du traçage des personnes atteintes du Coronavirus, cela fait froid dans le dos de penser que nous aurions à rendre compte de toutes nos paroles. Brrr… inquiétant, non ?

Décryptons cela. Avant tout les paroles sans portées sont des paroles qui ne travaillent pas, inactif, voire paresseux, oisif ou encore qui n’aboutit à rien, inachevé, négligé. On sent la vacuité de ces paroles, la futilité de paroles qui n’engagent pas l’humain qui les prononcent. Or nous sommes des êtres doués de parole et celle-ci joue un rôle déterminant dans nos existences.

De plus, ce sont nos paroles qui disent qui nous sommes. La manière de les prononcer dans un contexte donné traduit une part de notre histoire. Nous sommes nos paroles et nos paroles disent qui nous sommes. Et Jésus les prend au sérieux. Le mot « parole » traverse les écrits de la Bible 856 fois. C’est dire son importance. Dieu est parole et il s’est fait lui-même parole vivante en Jésus : « Et la Parole s’est faite homme, elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité, et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique venu du Père. » (Jean 1, 14).

Pris au sérieux, nous sommes pris au mot, à nos propres mots qui nous qualifient puisqu’ils viennent de nous, du fond de notre être. A nous de visiter nos propres paroles et de les « tenir parole » quand nous nous engageons dans la vie ; elles racontent quels fruits de vie ou de non-vie nous offrons aux autres.

Ah, j’oubliais. Vous vous souvenez qu’au milieu du jardin – désormais interdit – d’Eden était l’arbre de la vie. Il était possible de manger des fruits de tous les arbres mais pas celui de la vie. Notre arbre intérieur tire ses racines de cet arbre où s’exprime la vie donnée, et non volée, que Dieu nous offre.

Jean Biondina, pasteur